Le 22 avril 2026, alors que l’attention internationale se détourne, Sophia Chikirou participe et cosigne cette tribune de la députée LFI Nadège Abomangoli pour alerter sur le drame humanitaire au Soudan. Déclenchée en avril 2023 entre l’armée et les forces de soutien rapide et issue de l’échec de la transition démocratique après la chute d’Omar el-Béchir, cette guerre est alimentée par des rivalités de pouvoir et des intérêts étrangers.

Le bilan est dramatique : des centaines de milliers de morts, des millions de déplacés et une famine reconnue. Les civils sont les premières victimes, dans un contexte de violations massives du droit international, incluant crimes de guerre et violences sexuelles.

La députée pointe aussi la responsabilité de la France et de l’Union européenne, notamment à travers les ventes d’armes et certains choix politiques passés. Elle appelle à une réaction urgente pour mettre fin à l’indifférence et agir en faveur de la paix.

La Tribune : N’abandonnons pas le Soudan à son sort !

Publiée le 22 avril 2026 par Libération

Depuis trois ans, une guerre sanglante oppose les forces armées soudanaises (FAS) du général Abdel Fattah al-Burhane aux forces de soutien rapide (FSR) du général Mohammed Hamdan Daglo, dit Hemedti. Après avoir pris part à la chute d’Omar el-Béchir, dictateur déchu après trente ans de règne, les deux généraux ont eu tôt fait d’étouffer les aspirations démocratiques portées par la révolution citoyenne de 2019. Leur soif de pouvoir déchire aujourd’hui un pays qu’ils plongent dans l’abîme sans susciter l’élan de solidarité internationale que le devoir commande.

Au contraire, nombre d’Etats voient la guerre au Soudan comme un terrain de jeu où se mêlent appétits pécuniaires et tensions régionales. Les factions opposées sont exploitées comme satellites pour servir des intérêts externes. L’opposition entre les FSR et les FAS se fait le miroir de celles entre l’Ethiopie et l’Egypte, mais aussi entre les Emirats arabes unis et l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie. La Russie, dont le soutien oscillait en début de conflit, a finalement donné son appui aux FAS et gagné une base navale sur la mer Rouge en rétribution. La poursuite de la guerre est également source de profits, que ce soit par la vente de contrats d’armements juteux ou d’accès privilégiés aux ressources en or, en pétrole ou en minerais rares. Quelle que soit la configuration, les civils demeurent les premières victimes.

Le seul pays au monde où l’état de famine est officiellement confirmé

D’après les derniers chiffres de l’ONU, la guerre en cours a causé la mort d’au moins 150 000 personnes, et le déplacement de 15 millions de Soudanais, dont 11,5 millions à l’intérieur du pays. Dont 16,5 millions d’enfants sont privés d’école, et 5 millions d’entre eux ont dû quitter leur foyer. Avec 34 millions de personnes qui ont besoin d’aide humanitaire, le Soudan est aujourd’hui le seul pays au monde où l’état de famine est officiellement confirmé, notamment dans les régions du Darfour et du Kordofan du Sud, où la guerre fait rage. La situation est d’autant plus critique que 70 % des hôpitaux, régulièrement pris pour cibles, sont aujourd’hui inopérants.

Ces statistiques dont les niveaux dépassent l’entendement décrivent fidèlement les violences extrêmes que subissent les Soudanais. Si, depuis le début du conflit, l’ONU documente les crimes de guerre commis de part et d’autre, les FSR du général Hemedti, armées par les Emirats arabes unis, battent des records d’atrocité. Dans une logique déjà observée lors des guerres qui ont ravagé le Soudan au cours de son histoire, les FSR se rendent en effet coupables, a minima, de nettoyage ethnique et de crimes contre l’humanité.

La prise de la ville d’El Fasher (capitale du Darfour du Nord) le 26 octobre 2025, après dix-huit mois de siège, a constitué un point de bascule avec le massacre par les FSR de plusieurs dizaines de milliers de civils. Le 19 février 2026, une mission d’enquête de l’ONU a décrit ce massacre comme constitutif d’actes de génocide envers les populations non arabes. Ces dernières subissent toutes les mécaniques de violence et d’humiliation au coeur des dynamiques génocidaires. A cet égard, Médecins sans frontières (MSF) détaille dans un rapport du 31 mars 2026 l’ampleur et la gravité des violences sexuelles utilisées comme armes de guerre systématique contre les femmes et filles dans le Darfour. En outre, la stratégie de siège déployée à El Fasher s’est ancrée comme mode opératoire à travers le pays, faisant craindre de nouveaux massacres dans le silence de la communauté internationale.

La responsabilité de la France dans ce conflit

Malgré le déchaînement continu de violences, leur documentation par l’ONU et les ONG internationales, et les appels à financement de l’aide humanitaire, la guerre au Soudan semble passer sous les radars. Pourtant, cette guerre ne nous est pas étrangère. Au contraire, la France et ses partenaires ont une responsabilité directe dans ce conflit.

Dans sa proposition de résolution visant à apporter une réponse diplomatique et humanitaire aux crimes commis au Soudan, déposée le 25 novembre 2025, La France insoumise avait déjà documenté la responsabilité de la France et de l’UE dans l’officialisation des FSR comme force armée devenue interlocutrice légitime, notamment en charge de la gestion des frontières. Cet adoubement motivé par l’obsession européenne pour la question migratoire, dans les années 2010, s’est opéré alors même que les janjawids, ancêtres des FSR, s’étaient déjà rendus coupables de nettoyage ethnique dans le Darfour, dans les années 2000.

Mais la responsabilité de la France et de ses alliés à l’égard de cette guerre ne s’arrête pas aux gains de respectabilité des FSR. Plusieurs enquêtes de l’ONU et d’ONG ont documenté l’utilisation d’équipements militaires français, mais aussi britanniques ou canadiens, par les FSR en dépit des embargos militaires auxquels est soumis le Soudan. Achetées par les Emirats arabes unis, ces armes transitent ensuite jusqu’au Soudan via des pays tiers et permettent l’escalade des violences perpétrées par les FSR. Du reste, leur acheminement souligne l’incapacité des pays producteurs à empêcher ces livraisons, parfois en dépit de leurs engagements internationaux. Au-delà du seul secteur militaire, les atrocités de la guerre ne découragent pas l’appétit de nos entreprises pour les ressources soudanaises. Le 19 mars 2026, un épisode d’Envoyé spécial documentait ainsi comment le commerce de la gomme arabique, assuré à 80 % par les entreprises françaises Nexira et Alland & Robert, finance le conflit en cours. Aujourd’hui, ce business macabre se poursuit encore en toute impunité.

Face à la durée du conflit et à la multiplication des violences, nous ne pouvons abandonner le Soudan à son sort. La résignation et la complaisance sont autant de cadeaux faits à des belligérants qui volent l’avenir du peuple soudanais, et à des profiteurs de guerre que nous traitons en partenaires privilégiés, Emirats arabes unis en tête. Alors que le conflit s’intensifie et menace aujourd’hui de s’étendre à son environnement régional direct, il est crucial que la France et l’Union européenne prennent toute leur part au combat pour la paix au Soudan. Les outils sont nombreux, à commencer par l’arrêt des ventes d’armes aux puissances ré-exportatrices, un devoir de vigilance renforcé en matière d’usage final des armes et de commerce de ressources issues de zones de guerre, et l’application de sanctions le cas échéant. Notre soutien ne doit pas faillir. Le temps presse.

Signataires : Nadège Abomangoli Vice-présidente de l’Assemblée nationale et députée de Seine-Saint-Denis, Alaa Busati Avocate et militante soudanaise en exil, Alice Franck Maîtresse de conférences en géographie, université Paris-I, Anne-Marie Eddé Professeure émérite d’histoire à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, Arthur H Chanteur Association1euro Association pour l’aide humanitaire au Soudan, Aurélien Taché Député du Val-d’Oise Bastien Lachaud Député de Seine-Saint-Denis, Claire Lejeune députée d’Essonne, Clémence Guetté Vice-présidente de l’Assemblée nationale, coprésidente de l’Institut La Boétie Eliott Brachet Journaliste indépendant Fabrice Virgili Historien, spécialiste des guerres et du genre et directeur de recherches émérite à l’UMR Sirice et au CNRS Flotilles, Hind El Taher Chanteuse soudanaise Hind Meddeb Réalisatrice, journaliste et documentariste Histoires Crépues Média engagé de vulgarisation historique et politique Jean-Luc Mélenchon Coprésident de l’Institut La Boétie Jérôme Legavre Député de Seine-Saint-Denis Koush SD Association pour la paix au Soudan, Marie Bassi Maîtresse de conférence en Science Politique université Côte d’Azur, Marie-Yemta Moussanang Chercheuse indépendante, consultante et entrepreneuse française-tchadienne, créatrice du podcast Afrotopiques, Mathilde Panot Présidente du groupe La France Insoumise à l’Assemblée, Mauvaise bouche Chanteuse, Michel Agier Anthropologue, directeur d’études à l’EHESS, Mohamed Farhat Grand reporter pour France 24, Rima Hassan Députée européenne, Rounhaa Rappeur, Sandrine Rousseau Députée de Paris, Sophia Chikirou Députée de Paris, Sound Of Soudan Association pour la paix au Soudan, Sudfamedia Media participatif franco-soudanais, Taiseer Khalil Enseignante en commerce international franco-soudanaise, Thomas Portes Député de Seine-Saint-Denis, Waves of freedom Association de solidarité internationale (Flottille vers Gaza), Gabrielle Cathala Députée du Val-d’Oise, Alma Dufour Députée de la Seine-Maritime.

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