Selon Forbes, la France compte en 2026 54 milliardaires de nationalité française. À elles seules, les dix premières fortunes détiennent 549,6 milliards d’euros. Les 153 fortunes milliardaires représentent au moins 692,6 milliards d’euros.
Parmi les dix premières fortunes françaises, six sont incontestablement héritées : les familles Hermès, Wertheimer, Bettencourt Meyers, Saadé, Dassault et Besnier. La fortune Mulliez repose sur un capital familial devenu un empire dynastique. Bernard Arnault n’a pas hérité de LVMH, mais il est parti de l’entreprise de son père avant de bénéficier, lors de la reprise de Boussac, d’importants concours publics et de plusieurs centaines de millions de francs d’aides. C’est cela, une oligarchie : non pas seulement quelques personnes riches, mais un petit nombre de familles qui cumulent le capital, l’héritage, les relations politiques et la maîtrise des instruments d’influence.
Leur récit officiel est celui du mérite individuel. Leur histoire réelle est celle d’une reproduction dynastique puissamment protégée.
Une richesse construite avec l’appui de la puissance publique
L’État est toujours présent lorsqu’il faut financer, garantir, commander ou sauver. Mais il disparaît lorsqu’il s’agit de contrôler, de taxer ou d’exiger des contreparties.
Bernard Arnault a pris le contrôle de Boussac avec l’appui de la puissance publique et des engagements sur l’emploi. Il a ensuite procédé à de lourdes restructurations et a « promu par l’extérieur » comme il dit des milliers de salariés, licenciés. Un rapport du Sénat reconnaît explicitement les « importants concours financiers publics » apportés à cette opération.
La fortune Dassault est inséparable des commandes militaires françaises, de la recherche publique et de la diplomatie mobilisée pour vendre le Rafale. En 2024, Dassault Aviation a réalisé près de 1,95 milliard d’euros de chiffre d’affaires dans la défense française.
Le Sénat estime qu’en 2023 les aides publiques aux entreprises ont représenté 211 milliards d’euros au sens large et 108 milliards au sens strict. Il reconnaît en même temps que l’État est incapable de déterminer précisément combien les grands groupes reçoivent et d’en suivre toutes les contreparties.
Ce ne sont donc pas les milliardaires qui « font vivre la France ». Ce sont les travailleurs, les infrastructures, les commandes, la recherche, les garanties et les consommateurs français qui font prospérer leurs entreprises. Eux organisent ensuite la captation et la transmission familiale de la richesse ainsi produite.
Trente ans de législation fiscale au service de l’accumulation
Pas besoin d’imaginer un complot secret. Le mécanisme est parfaitement visible. Entre lobbying patronal permanent, proximité avec le pouvoir, menace de délocalisation, financement de la vie politique, maîtrise des médias et campagnes contre toute réforme fiscale. Tout est légal. Il faut dire que la loi s’adapte au gré des amendements pré-rédigés par les cabinets de conseil.
Et depuis plus de 25 ans, chaque gouvernement de droite et du PS a conservé ou renforcé l’essentiel de cette architecture.
- À partir de 2000, puis avec les lois de 2003 et 2005, le pacte Dutreil a exonéré 75 % de la valeur des entreprises transmises par donation ou héritage. Associé à une donation avant 70 ans et à d’autres dispositifs, il peut ramener le taux effectif d’une transmission de 45 % à environ 5,6 %, voire moins. La Cour des comptes a constaté en 2025 que son coût augmente fortement, tandis qu’une étude de l’IPP n’identifie pas d’effet sur l’investissement ni d’amélioration particulière pour les salariés.
- Entre 2004 et 2007, la « niche Copé » a presque exonéré les plus-values réalisées par les holdings lors de la cession de leurs participations. Les trois quarts du coût étaient concentrés sur les grandes entreprises et les dix premiers bénéficiaires en absorbaient 44 %.
- En 2007, Nicolas Sarkozy a abaissé le bouclier fiscal à 50 % des revenus. En 2011, son gouvernement a relevé de 800 000 à 1,3 million d’euros le seuil d’entrée de l’ISF : le nombre d’assujettis est passé de 550 000 à 250 000.
- Sous François Hollande, l’ISF a certes été partiellement rétabli. Mais le CICE a transféré près de 20 milliards d’euros par an aux entreprises sans aucune contrepartie obligatoire. France Stratégie a évalué son effet à environ 100 000 emplois, un résultat extrêmement faible au regard de son coût.
- En 2018, Emmanuel Macron a supprimé l’ISF sur les actions, les holdings et les participations professionnelles pour le remplacer par un impôt limité à l’immobilier. Le coût annuel de cette décision est évalué autour de 3,1 milliards d’euros. Il a simultanément instauré la flat tax à 30 % sur les revenus financiers. Les trois quarts de son avantage fiscal ont bénéficié aux 10 % les plus riches. Le taux de l’impôt sur les sociétés a ensuite été réduit de 33,3 % à 25 %.
- En 2019, le pacte Dutreil a encore été assoupli, notamment en permettant un engagement de conservation unilatéral.
- En 2025, l’Assemblée nationale a adopté un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros. La mesure aurait concerné environ 1 800 foyers et rapporté entre 15 et 25 milliards d’euros par an. Elle a été rejetée au Sénat par la droite et le centre, puis écartée du budget.
Lorsque le débat sur la taxe Zucman a repris, Bernard Arnault est personnellement intervenu pour la qualifier de mesure « mortelle pour l’économie française ». Quelques semaines plus tard, elle était enterrée. Ce n’est pas la preuve d’un ordre directement donné au gouvernement, c’est la manifestation d’un rapport de force. Dans notre pays, un milliardaire dispose de moyens incomparablement supérieurs à ceux d’un salarié pour défendre ses intérêts.
Ils nuisent à l’égalité devant l’impôt
L’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen impose que chacun contribue aux dépenses publiques « en raison de ses facultés ». Or, au sommet de la pyramide, ce principe ne fonctionne plus.
L’Institut des politiques publiques a calculé que le taux effectif d’imposition directe augmente jusqu’à 46 % pour les 0,1 % les plus riches, puis retombe à 26 % pour les 0,0002 % les plus riches. Pour les milliardaires, l’impôt sur le revenu et l’ancien ISF ne représentaient plus qu’une fraction négligeable de leur revenu économique réel.
La raison est simple : si les salariés perçoivent un salaire immédiatement déclaré et imposé, les milliardaires, eux, contrôlent des holdings dans lesquelles les profits peuvent s’accumuler sans être distribués comme revenus personnels. Ils choisissent largement le moment et la forme sous laquelle ils deviennent imposables.
En 2026, le Sénat a même conclu que le patrimoine des plus riches était devenu une « boîte noire » pour l’État. Les participations non cotées, les holdings et les actifs étrangers sont si mal connus que l’administration ne peut plus mesurer correctement leur richesse. Parmi les résidents soumis à l’IFI, 13 324 foyers ont payé zéro impôt sur le revenu en 2024. Tous ne sont pas milliardaires, mais cette situation montre l’étendue de la rupture d’égalité.
Voilà comment on détruit le consentement à l’impôt !
Ils nuisent à la justice sociale
L’accumulation milliardaire n’est pas extérieure à la pauvreté. Elle en est la source.
En 2024, 9,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté, soit 15,4 % de la population métropolitaine : le niveau le plus élevé depuis au moins 30 ans. Dans le même temps, les 53 milliardaires français étaient plus riches que 32 millions de personnes réunies.
Lorsque plusieurs milliards sont abandonnés avec la suppression de l’ISF, la flat tax ou les niches successorales, ils manquent ensuite pour l’hôpital, l’école, le logement et la protection sociale. Le gouvernement transforme alors cette perte volontaire de recettes en justification de l’austérité. Après avoir vidé les caisses au profit des plus fortunés, il explique au peuple que les caisses sont vides.
Le même mécanisme existe dans les entreprises. En 2024, Auchan a annoncé la suppression de 2 389 emplois tandis que l’empire Mulliez devait percevoir un milliard d’euros de dividendes de Decathlon. En 2025, Moët Hennessy, filiale de LVMH, a annoncé une réduction d’environ 1 200 emplois. Bernard Arnault avait trouvé pour les licenciements chez Tiffany une expression particulièrement révélatrice : les salariés étaient « promus vers l’extérieur ».
Les travailleurs sont une charge à réduire. L’héritier est un privilégié à protéger.
Ils nuisent à la démocratie et à la souveraineté nationale
Les plus riches peuvent financer des fondations, des instituts, des campagnes d’idées, des médias et des réseaux politiques. Les travaux de l’économiste Julia Cagé montrent que seuls 0,79 % des Français donnent chaque année à un parti, mais que cette proportion atteint 10 % parmi les 0,01 % les plus riches. Le montant moyen donné par ces derniers approche 5 500 euros. Même plafonné, l’argent privé crée donc une influence politique profondément inégale.
Pierre-Édouard Stérin en offre aujourd’hui l’exemple le plus brutal. Résident fiscal belge depuis 2012, il entend consacrer jusqu’à 150 millions d’euros sur dix ans au projet Périclès pour rapprocher la droite et l’extrême droite, former des cadres, et financer des structures d’influence. Il assume soutenir la « remigration » et se situer « plus à droite que l’extrême droite » sur l’immigration.
La souveraineté nationale disparaît lorsqu’un État ne maîtrise plus sa base fiscale, ignore où se trouvent les patrimoines, subventionne des groupes sans pouvoir leur imposer le maintien de l’emploi et laisse les grandes fortunes menacer de déplacer leurs capitaux dès que le Parlement veut les taxer.
Leur patriotisme s’arrête là où commence leur avis d’imposition.
Ils nuisent à la fraternité
Pour conserver leurs privilèges, les oligarchies ont toujours eu besoin de détourner la colère. Il faut convaincre celui qui ne peut plus payer son loyer que son problème vient du musulman, de l’immigré, du chômeur ou du fonctionnaire, jamais de celui qui possède cent milliards.
Cette fonction de diversion est désormais objectivée par le régulateur de l’audiovisuel. Après l’analyse de 168 heures d’émissions de CNews, l’Arcom a constaté en juin 2026 un traitement durablement univoque de l’actualité : l’islam et l’immigration y étaient régulièrement présentés comme des menaces, la justice faisait l’objet d’une forte défiance et La France insoumise de mises en cause systématiques, sans contradiction significative.
Cette ligne idéologique n’est pas un simple divertissement. Elle habitue une partie du pays à considérer ses voisins comme des ennemis. Elle transforme la souffrance sociale en haine religieuse et raciale. Elle protège ainsi le véritable ordre économique : pendant que les pauvres se soupçonnent entre eux, personne ne demande de comptes à ceux qui possèdent les fortunes, les entreprises et les médias.
Ils nuisent à l’indépendance des médias
Un rapport parlementaire estimait déjà que huit milliardaires et deux millionnaires possédaient des titres représentant 81 % de la diffusion de la presse quotidienne nationale généraliste. Depuis, la concentration s’est poursuivie.
Bernard Arnault possède Les Échos, Le Parisien et Paris Match. La famille Dassault contrôle Le Figaro. Rodolphe Saadé possède BFM-TV, RMC, La Tribune et La Provence. Vincent Bolloré contrôle notamment CNews, Europe 1 et le Journal du dimanche. Xavier Niel est actionnaire individuel du groupe Le Monde.
Ces médias sont rarement les placements les plus rentables de leurs empires. Leur valeur est ailleurs : choisir les sujets, installer les obsessions, sélectionner les experts, légitimer certaines opinions et en rendre d’autres infréquentables.
Lorsque l’information ne peut être achetée, elle peut être intimidée. Reporters sans frontières a recensé une cinquantaine de journalistes, médias, associations et avocats visés par des procédures engagées par le groupe Bolloré ou ses partenaires. Dans une seule affaire, 450 000 euros étaient réclamés à un journaliste et 50 millions à France 2.
Un journaliste, un syndicaliste ou une association doivent risquer leur emploi, leurs ressources et plusieurs années de procédure pour enquêter sur un groupe capable de mobiliser des armées d’avocats, d’anciens hauts fonctionnaires et des millions d’euros. Ils ont des millions pour mener des procédures décourageantes.
A bas l’oligarchie !
Le problème n’est donc pas seulement que quelques familles possèdent des fortunes obscènes. Il est que cette richesse repose sur une captation organisée de la valeur produite par le travail et rendue légale par leur influence politique.
Ils obtiennent les aides, les commandes et les garanties de l’État, mais refusent les contreparties. Ils utilisent les infrastructures et la recherche publiques, mais organisent l’évitement de l’impôt. Ils transmettent leurs empires presque intacts à leurs enfants, mais expliquent aux travailleurs qu’ils devront travailler plus longtemps. Ils font payer à la collectivité les risques et conservent pour leur famille les profits.
Et ils ne s’arrêteront pas là.
Pour conserver ce pouvoir, certains sont prêts à produire davantage de pauvreté, et de maltraitance au travail. D’autres investissent leur fortune dans la production de haine religieuse et raciale. Ils sont prêts à réduire la liberté de la presse, à intimider les journalistes, à attaquer les magistrats et à placer le débat public sous la dépendance de leurs médias. Ils s’en prennent même à la souveraineté nationale dès lors que la souveraineté populaire menace leurs intérêts.
Ils promettent l’ordre, mais organisent la violence sociale. Ils invoquent la nation, mais soustraient leurs patrimoines à l’impôt national. Ils parlent de mérite, mais n’ont de mérite que celui d’avoir hérité. Ils prétendent défendre la liberté, mais organisent l’exploitation des salariés.
Nous n’avons pas besoin de milliardaires
Dire qu’il faut « interdire les milliardaires » ne signifie évidemment pas interdire des personnes. Cela signifie empêcher qu’une personne ou une famille capte les richesses pour satisfaire sa soif de domination.
Cela suppose de rétablir un impôt réellement progressif sur l’ensemble du patrimoine, de taxer les holdings, de plafonner les avantages du pacte Dutreil, de conditionner les aides publiques au maintien de l’emploi et des salaires, de lutter contre la concentration des médias et de protéger réellement les lanceurs d’alerte.
Les milliardaires ne font pas la France. Ils forment une oligarchie dangereuse pour la démocratie. Manon Aubry a dit les choses : « les milliardaires sont des formes de nuisibles » car ils nuisent à l’égalité, à la fraternité et la liberté.