Bourse du travail de Paris, salle Jean Jaurès 3 rue du Château d’Eau, 10ème
Merci d’abord aux organisateurs pour cette soirée de solidarité. Merci à la Bourse du travail. Et merci surtout à toutes celles et tous ceux qui, dans l’ombre, font vivre la solidarité concrète – celle qui traverse les frontières et les murs de prison, celle qui refuse la guerre, celle qui transcende la peur.
Ce soir, nous nous retrouvons un 19 janvier. Cette date n’est pas une date comme les autres. C’est le jour où nous commémorons Stanislav Markelov et Anastasia Baburova, assassinés en 2009 par des néonazis à Moscou. Nous pensons à eux parce qu’ils incarnaient une idée. Ils incarnaient et ils incarnent encore la lutte antifasciste. Et à l’heure ou le fascisme monte en Europe et en particulier en France, leur assassinat nous rappelle une vérité : la violence d’extrême droite ne flotte jamais seule dans l’air. Elle prospère quand l’État et les médias tolèrent, couvrent, organisent, ou détournent le regard.
Nous ne les oublions pas. Nous ne plierons jamais.
Cette violence, elle frappe nos camarades plus durement encore dans un contexte de guerre. En Russie, la répression politique fait des ravages. Et je veux le dire d’emblée : les prisonniers politiques russes, les déserteurs, les militants anti-guerre, sont les grands oubliés de la communauté internationale. On parle, à juste titre, de l’agression russe contre l’Ukraine. On parle, à juste titre, des crimes de guerre. On parle, à juste titre, des prisonniers de guerre, des enfants ukrainiens déportés, des civils détenus. Mais la Russie n’est pas seulement un État agresseur à l’extérieur : c’est aussi un État qui fait la guerre à sa propre société.
Les chiffres donnent le vertige. Certains ici en ont déjà parlé, on parle aujourd’hui de milliers de personnes privées de liberté pour des motifs politiques en Russie et dans les territoires occupés, près de cinq mille cas avec signes de motivation politique. On dénombre au moins 1 586 prisonniers politiques. Cela montre que la répression s’est industrialisée, elle s’est durcie, et elle s’est normalisée.
Et surtout, Alexeï l’a dit avec force, la répression vise de plus en plus la gauche, les militants ouvriers, les réseaux antifascistes, celles et ceux qui organisent la solidarité, qui parlent de salaires, de guerre sociale, de droits. Bref : elle vise ceux qui peuvent faire le lien entre la guerre à l’extérieur et l’exploitation à l’intérieur.
L’affaire des marxistes d’Oufa, condamnés à des peines allant de 16 à 22 ans, en est une illustration glaçante. Ce sont des peines parmi les plus lourdes de la Russie contemporaine. Qu’est-ce qu’on leur reproche ? Des discussions, une organisation, des idées ? C’est une justice de guerre : une justice qui ne juge pas des faits, mais qui cherche à briser toute possibilité, tout espoir, toute résistance politique.
Je veux aussi nommer d’autres visages – parce que la solidarité commence par le nom.
Azat Miftakhov, mathématicien emprisonné pour des chefs d’accusation montés de toutes pièces.
Boris Kagarlitski, sociologue, condamné pour avoir dénoncé la guerre.
Ruslan Sidiki, condamné à 29 ans pour un acte présenté comme sabotage alors qu’il s’agit, dans les termes mêmes de notre histoire, d’une résistance à une guerre criminelle.
Et tant d’autres : Dmitrii Ivanov, Grigory Melkonyants, Maria Bontsler… La liste est longue et elle s’allonge chaque mois.
A tous nos camarades enfermés, nous vous le disons d’ici, fort et clair : vous n’êtes pas seuls. Vos geôliers peuvent vous isoler derrière des murs… mais ils ne peuvent pas étouffer votre courage.
Et nous, d’ici, nous faisons une promesse : nous ne nous habituerons jamais à votre emprisonnement. Nous ne tournerons pas la page. Nous ne laisserons pas vos noms disparaître. Nous les répéterons, encore et encore, jusqu’à ce que ces portes s’ouvrent. Parce qu’en vérité, ce n’est pas vous qui êtes jugés. Si le régime vous enferme, c’est qu’il sait une chose : une idée juste ne se met pas en cellule.
Il existe aussi une autre catégorie de victimes, encore plus massive, et encore plus invisibilisée : les déserteurs.
Car le régime ne se contente pas d’emprisonner les opposants, il veut forcer les corps, forcer les consciences, forcer les hommes à prendre les armes. Les désertions russes existent, elles sont nombreuses, elles sont réprimées, et elles sont aussi dissimulées pour que l’effort de guerre puisse continuer. Elles disent une vérité politique : même sous un régime autoritaire, même sous la propagande, tout le monde n’accepte pas. Il y a des refus. Il y a des fuites. Il y a des mutineries. Des actes héroïques.
Ce soir, nous avons eu la chance d’entendre Ilia Zaripov. Son témoignage est précieux et poignant. Tout comme celui d’Alexandr Sterliadnikov, officier russe déserteur que j’ai eu la chance de recevoir à l’Assemblée nationale. Et je veux aussi saluer tous ces réseaux d’entraide qui permettent aux déserteurs de sortir vivants !
Non à la guerre, non à l’impérialisme.
De mon côté, comme députée française, j’ai voulu que cette solidarité ne soit pas seulement morale. J’ai déposé à l’Assemblée nationale une proposition de résolution qui vise à poser des conditions de paix durables : une amnistie pour les opposants politiques et syndicaux, l’amnistie pour les déserteurs – russes et ukrainiens – qui ont refusé de tuer ou d’être tués, et le droit au retour des réfugiés. Cette résolution, nous voulons la faire voter par l’Assemblée nationale française parce qu’elle dit une chose simple : la paix n’est pas une photo entre chefs d’État ; la paix, ça doit d’abord être une politique de libération des peuples.
Et pourquoi devons-nous insister sur l’amnistie et le droit au retour ? Parce que ce sont les grands absents des “plans de paix” préparés par les puissants. Regardez les discussions en cours autour d’un plan Trump : on parle de territoires annexés sans vote, on parle d’investissements, on parle d’amnistier les auteurs de crimes contre l’humanité. Et on risque, encore une fois, de traiter les victimes de la guerre, ceux qui ont osé dire non, comme une variable, comme un “plus tard”. Mais les enfants ukrainiens déportés, les prisonniers, les opposants russes, les déserteurs, ne peuvent pas attendre “plus tard” ! Une paix qui oublierait les captifs serait une paix fragile et une paix indigne !
Nous voulons la paix. Mais pas n’importe laquelle. Pas une paix imposée, négociée entre puissances, qui entérine des annexions sans consultation populaire, qui humilie, et qui laisse les victimes derrière les barreaux ou en exil. Nous voulons une paix par les peuples : par la libération des prisonniers, par le retour des enfants, par le droit au retour des réfugiés, par l’amnistie des déserteurs, par le soutien aux résistances intérieures, par les passerelles entre sociétés civiles, et par les initiatives comme People First, qui disent exactement cela : mettre la dimension humaine avant les intérêts géopolitiques et les contrats d’investissement.
Je veux dire aussi un mot sur l’Ukraine, parce que ce soir nous sommes solidaires des victimes de la guerre, où qu’elles soient. Les Ukrainiens sont les premières victimes de cette agression militaire massive. Les Ukrainiens paient par leurs vies, leurs corps, leurs villes, leurs familles. Et la Russie, dans les territoires occupés, pratique la militarisation forcée, et même l’enrôlement contraint de citoyens ukrainiens dans son armée. C’est une violence coloniale.
Et je sais aussi combien le pouvoir ukrainien réprime durement les oppositions et bafoue les libertés fondamentales au moyen de la loi martiale, Andrei nous en a brillamment parlé un peu plus tôt.
Et ici, en France, nous avons au moins une responsabilité : l’accueil. Et il n’est pas à la hauteur. Les réfugiés ukrainiens et russes sont de plus en plus précarisés et les dispositifs d’hébergement sont indignes. A Paris – je le dis avec gravité – des familles entières se retrouvent à la rue, avec des enfants en bas âge, parfois des jours et des nuits dehors dans le froid. Je le dis clairement : si nous prenons la mairie de Paris, camarades, nous ferons de Paris une ville exemplaire dans l’accueil des réfugiés !!! Pas un enfant, pas un réfugié politique, pas une famille ne sera laissé à la rue.
Restons solidaires. Solidaires dans l’accueil, solidaires dans la lutte, solidaires dans la résistance à tous les fascismes et les impérialismes.
Alors ce soir, notre message est simple :
- Nous n’oublions pas Markelov et Baburova.
- Nous n’oublions pas Azat, Kagarlitski, Sidiki, les d’Oufa
- Nous n’oublions pas les déserteurs
- Nous n’oublions pas les Ukrainiens agressés et les enfants déportés
- Et nous n’acceptons pas que la paix se fasse sans eux
Notre solidarité doit être plus forte que les murs des prisons.
Plus forte que la peur.
Plus forte que la propagande.
Plus forte que l’indifférence.
Non à la guerre, vive la résistance russe !
Je vous remercie.